La santé des femmes : vers la fin des tabous, par Dominique Gillot

En ce 8 mars 2000, qui voit la parité entrer dans notre système politique et l'égalité professionnelle concrètement mise en oeuvre, un autre droit fondamental pour les femmes mérite d'être soutenu : le droit à la santé. Militante, élue de longue date, je connais les difficultés spécifiques des femmes dans leur vie quotidienne. Aussi, quand je suis arrivée au secrétariat d'Etat à la santé et à l'action sociale, avec Martine Aubry, j'ai mis un accent particulier sur les points susceptibles de garantir aux femmes le meilleur accès aux soins et de lever un certain nombre de tabous.

Pour l'ensemble des femmes, il importe de proposer un renforcement de la politique de prévention et de suivi dans tous les domaines et, tout d'abord, dans celui des cancers féminins. En France, le cancer du sein tue chaque année 10 000 femmes et les cancers de l'utérus 1 630. Il est donc nécessaire d'organiser le dépistage précoce sur l'ensemble du territoire. Pour 2001, nous proposerons aux 7 400 000 femmes ayant entre 50 et 74 ans un programme national de dépistage du cancer du sein. Dans les trois années qui suivent, ce sont les 17 millions de femmes âgées de 25 à 65 ans qui seront concernées par le programme de dépistage visant à prévenir les cancers du col de l'utérus. Chacune d'elles sera assurée de bénéficier d'une même qualité d'examen, de lecture des résultats, de traitement, d'accompagnement et de suivi.

La prévention doit également s'attacher aux femmes qui, ayant dépassé l'âge de la procréation, veulent aborder au mieux cette nouvelle étape que leur offre l'allongement de la vie. C'est un autre regard qu'il faut porter sur elles et leur droit à bénéficier de traitements leur permettant de se maintenir dans la meilleure forme possible. Après 75 ans, plus de la moitié d'entre elles sont atteintes par l'ostéoporose. Il faut donc améliorer leur information et celle des médecins sur la nécessité d'avoir une activité physique et un apport protéique calcique suffisant.

Prévenir, toujours mieux prévenir. La prévention est aussi le maître mot qui nous guide pour ce qui concerne la progression du sida, désormais très forte chez les femmes hétérosexuelles. Un programme de réduction des risques sexuels, jusqu'à la fin de l'année 2000, a été mis en place en partenariat avec le Planning familial. Il doit toucher 3 000 femmes en situation de précarité, à qui l'on fait découvrir les dangers des maladies sexuellement transmissibles et les manières de s'en préserver de telle sorte qu'elles puissent, à leur tour, se faire le relais dans leur entourage jusqu'ici peu atteint par l'information.

La prévention concerne aussi, bien sûr, le risque de grossesse non désirée. En janvier dernier, Martine Aubry, avec plusieurs ministres concernées, a lancé une grande campagne d'information sur la contraception. La délivrance de la pilule du lendemain a été annoncée dans les lycées. Il s'agit d'une démarche efficace non seulement pour soustraire de très jeunes filles à des grossesses non désirées, mais aussi et surtout pour engager avec elles un vrai dialogue sur les méthodes de contraception, la responsabilité sexuelle et la maîtrise de la fécondité.

Concernant l'interruption volontaire de grossesse, à travers la réflexion sur l'allongement du délai et la suppression de l'autorisation parentale pour les mineures, ainsi que le rappel des bonnes pratiques et de l'obligation du service public obstétrique, notre souci sera toujours de préserver le respect et l'intégrité des femmes en leur garantissant la possibilité de disposer de leur corps dans les meilleures conditions de sécurité, d'accueil et de considération.

C'est aussi ce souci qui me permet aujourd'hui de répondre aux inquiétudes légitimes des femmes alertées depuis plusieurs mois sur l'avenir de la gynécologie médicale. Le slogan « Touche pas à mon gynéco » n'a plus de raison d'être. A travers un accroissement du nombre d'internes formés et une réforme des études de gynécologie médicale et d'obstétrique, j'ai voulu, en concertation et avec le soutien des représentants de la profession, garantir la présence en nombre suffisant de gynécologues médicaux et d'obstétriciens compétents, mieux formés, ayant suivi cinq années de spécialisation. A ces médecins sera dispensée, dans le cadre de l'hôpital universitaire, une formation diversifiée et adaptée aux attentes des femmes et de l'ensemble des praticiens de santé. J'envisage en outre, pour ceux qui souhaiteront opter pour la gynécologie médicale, de leur permettre un stage dans des cabinets de ville pour parfaire leur formation et leur approche particulière des patientes. Loin de la condamner, ce nouveau dispositif, qui sera mis en oeuvre dès la rentrée prochaine, donne à la gynécologie médicale les lettres de noblesse qu'elle mérite et conforte son avenir.

J'en profite pour réaffirmer que les femmes de ce pays pourront continuer à consulter librement le gynécologue de leur choix en étant, bien sûr, remboursées selon les tarifs en vigueur.

Toutes les femmes doivent savoir que leur santé sera progressivement mieux garantie dans les années à venir. Notamment celles dont on ne parle guère, parce que bien des tabous pèsent encore sur notre société, les prisonnières et les femmes victimes ou menacées de mutilations sexuelles.

Les femmes incarcérées représentent 4 % de la population carcérale. A leur entrée en prison, un quart d'entre elles déclarent avoir consommé des drogues ; 9,6 % sont séropositives et 13 % ont déjà eu un suivi psychiatrique. Le séjour en prison de ces femmes doit être l'occasion de les faire bénéficier des programmes de dépistage, de les soigner et de mettre en place une prévention afin de réduire un certain nombre de pathologies, ce qui facilitera leur retour dans la société.

Les mutilations sexuelles : l'estimation de 20 000 femmes atteintes et 10 000 fillettes menacées chaque année en France, la violation intolérable de leur intégrité, les conséquences sanitaires majeures appellent notre mobilisation. Pour relever le défi de l'OMS d'éradiquer ces pratiques d'ici à trois générations, prévention, éducation, information et soutien des associations de femmes-relais seront nos engagements inlassables.

Un dernier tabou doit être levé : les violences faites aux femmes. Une grande enquête lancée par le secrétariat d'Etat aux droits des femmes sera réalisée cette année. L'estimation selon laquelle il y aurait 2 000 femmes battues en France est certainement très au-dessous de la réalité. Afin de mieux combattre ce fléau, il faut le mesurer. La parole sera donnée à ces femmes. Elles nous permettront de définir ce qu'il faut entreprendre pour que ce mal ne reste plus dans le non-dit, vécu dans la honte, et que des hommes ne se comportent plus ainsi en toute impunité. Les professionnels de santé, dans leur pratique quotidienne, doivent être des alliés à l'écoute de ce fléau pour détecter, soutenir, alerter et orienter.

Aujourd'hui, les droits des femmes sont devenus une priorité nationale. Leur santé est l'une de mes priorités quotidiennes. Dans un avenir qui se caractérise par l'allongement de la durée de la vie, il importe que les femmes puissent connaître à tous les âges le bien-être physique, psychique et social qui leur est dû.

Dominique Gillot est secrétaire d'Etat à la santé et à l'action sociale.
le Monde

  • Publié: 05/11/2013 15:00
  • Par Mark Andris
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