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Les médicaments de « bien-être » bouleversent les règles du jeu dans la santé

L'ARRIVÉE, depuis quelques mois, dans les officines de France de médicaments du « bien-être » - dénommés « lifestyle drugs » aux Etats-Unis - bouscule la relation entre laboratoires, médecins et patients. Ils s'appellent Viagra, ce médicament oral facile à administrer contre les troubles de l'érection (lancé en octobre 1998 par Pfizer), Xenical dans le traitement de l'obésité (lancé par Roche fin septembre 1998) ou Propécia contre la chute des cheveux ou « alopécie androgénétique » (lancé par MSD Chibret au printemps 1999). S'y ajoute depuis quelques semaines le Relenza, traitement accélérant le rétablissement en cas de grippe (des Laboratoires Glaxo Wellcome).

Rien ne distingue a priori ces médicaments de ceux délivrés sur prescription obligatoire du médecin, et appelés spécialités « éthiques ». Ces dernières font l'objet d'une réglementation très stricte concernant leur délivrance, d'autant qu'elles sont, pour la plupart, remboursées par la collectivité. Toute promotion grand public leur est interdite. A l'opposé, les médicaments OTC ( « over the counter » : littéralement : par-dessus le comptoir) - catégorie où règne en maître le trio toux-grippe-analgésiques - sont en vente libre chez le pharmacien et peuvent faire l'objet d'une publicité dans les médias grand public.

Or, Viagra, Xenical, Propécia et Relenza sont les seuls à appartenir à la catégorie des médicaments éthiques. Au point que les médecins généralistes, réunis lors des Journées médicales de la médecine générale à Paris les 6 et 7 novembre, leur ont consacré une table ronde. Ces innovations ont en commun d'être de vrais produits thérapeutiques et d'améliorer la qualité de la vie. Ils inaugurent le traitement de patients qui, sans être gravement malades, sont soucieux de réduire leurs petites misères quotidiennes : l'alopécie, l'obésité, les « pannes » sexuelles, voire les symptômes de la grippe, pour recouvrer la forme en trois jours au lieu de cinq.

Non Remboursés

La collectivité française hésite à rembourser ces innovations, à mi-chemin entre pathologie et confort. Non seulement elles ne visent pas des pathologies graves en termes de santé publique, mais elles présentent « un risque de dépenses injustifiées pour la collectivité », selon les propos de Noël Renaudin, président du Comité économique du médicament. « Il peut y avoir un usage récréatif du Viagra, ou cosmétique du Xenical, illustré par la difficulté de définir la frontière entre obésité et surpoids », précise le docteur Richard Bouton, président du syndicat MG France, organisateur des Journées de la médecine générale, qui souligne toutefois « des avancées thérapeutiques incontestables ».

Les entreprises concernées préfèrent, bien souvent, mettre directement leur produit en vente - après l'obtention d'une autorisation de mise sur le marché (ou AMM) - au prix qu'elles ont fixé plutôt que de négocier, dans un délai de six à dix mois, un prix de remboursement. Les laboratoires cités - à l'exception de Glaxo Wellcome pour le Relenza - n'ont même pas déposé de demande de remboursement. Résultat : ces quatre médicaments sont à ce jour dûment prescrits par les médecins, délivrés en officine et... non remboursés.

Les laboratoires sont alors confrontés à un tout nouveau défi : comment informer le patient, devenu consommateur de biens de santé, de l'existence de ces approches thérapeutiques innovantes et de ces produits dans des catégories qui n'existaient pas auparavant ? En réalité, la plupart de ces médicaments ont bénéficié d'emblée d'une large couverture médiatique, parce qu'ils promettaient un certain soulagement pour des affections peu ou mal traitées. De mai à novembre 1998, le Viagra cumulait déjà en France près de 6 000 mentions à la télévision, dans la presse et à la radio. Débordés par les demandes d'information, les laboratoires ont réagi : « Le Viagra était présenté à l'époque comme la pilule du bonheur. Nous ne voulions pas de cette image restrictive. C'est un vrai médicament qui a introduit, avec lui, la notion de santé sexuelle », explique le docteur Sylvia Cukier, chez Pfizer. Conférences de presse, plaquettes informatives à destination du grand public... : les laboratoires ont visé, pour la première fois, une autre cible que les professionnels de santé.

Pfizer France a franchi cet automne une étape, en investissant jusqu'à 2 millions de francs dans une campagne d'information grand public. De juin à fin septembre, les lecteurs de news magazines, de presse santé et beauté ont pu lire des annonces (au total, une trentaine d'insertions dans douze titres) soulignant la nécessité d'aborder dans le couple, puis avec son médecin, les problèmes de sexualité. Pour éviter les foudres de la réglementation française, le ton se veut scientifique, et il n'est à aucun moment question du produit. Pfizer a ouvert une brèche dans un pays où la promotion pharmaceutique est l'apanage des médias spécialisés. Certains magazines grand public ont même refusé de passer les annonces. « Ce n'est pas dans nos habitudes de faire de la promotion sur une pathologie », ont-ils indiqué.

Glaxo Wellcome a utilisé la même technique dans un grand pays qui présente un système de santé similaire au nôtre : l'Australie. Dans une campagne télévisée sur les dommages causés par la grippe, il invite le téléspectateur à interroger son médecin sur les toutes nouvelles possibilités de traitement.

Communication Spécifique

« Nous n'excluons pas de faire de même en France, confie le docteur Dominique Limet, directeur général des opérations chez Glaxo Wellcome en France. Notre anti-grippe, pour réduire les symptômes et leur intensité chez le malade, doit être pris au maximum dans les premières 48 heures après l'infection. Le patient doit en être informé pour consulter son médecin dans un délai aussi court. » « La communication de ces produits ne peut être que différente de celle des produits éthiques classiques, analyse Patrick Lorre, responsable du pôle pharmacie chez Eurostaf. Leur résonance médiatique implique une information à destination des patients, et cela d'autant plus si les produits en question ne sont pas remboursés par la Sécurité sociale. » De grands assureurs se sont engouffrés dans la brèche : Groupama et Axa ont annoncé qu'ils rembourseraient, dans certaines conditions, le Relenza en France.

De leur côté, les médecins déplorent l'insuffisance de la communication des laboratoires dans leur direction. « Il faudrait que les médecins commencent à avoir des informations sur les produits dès qu'ils sont en passe d'obtenir l'AMM. C'est délicat puisque interdit », relève Richard Bouton. Le corps médical redoute que le patient n'influence, voire ne dicte bientôt la prescription des médicaments. Selon le professeur Lucien Abenhaïm, directeur général de la santé, la pression exercée sur les médecins généralistes risque de mettre, in fine, les pouvoirs publics devant l'obligation de rembourser ces médicaments.

« Nous avons créé des médicaments du troisième type... correspondant à des pathologies réelles et non remboursés. Notre intention n'est pas de nous priver d'un corps de santé formé et compétent. Mais le phénomène est suffisamment nouveau pour qu'on y réfléchisse ensemble », souligne Henry-Vincent Charbonné, directeur de la division pharmaceutique de Roche.

Véronique Lorelle
Le Monde

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