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La vie ordinaire des enfants de parents homosexuels

Le développement psychologique de l´enfant élevé par un couple homosexuel est-il normal ? C´est sur cette question que débouchent inévitablement les débats, même les moins passionnés, sur l´homoparentalité. Pour la première fois en France, un début de réponse scientifique est apporté. Le docteur Stéphane Nadaud a soutenu, le 10 octobre, à l´université Bordeaux-II, une thèse de médecine intitulée « Approche psychologique et comportementale des enfants vivant en milieu homoparental », qui lui a valu les félicitations du jury. Ses conclusions ? La population d´enfants de parents homosexuels étudiée est « cliniquement non pathologique ». « L´homoparentalité ne semble pas constituer, en soi, un facteur de risque pour les enfants », écrit-il. « Ces enfants vont bien », dit-il plus simplement. C´est parce qu´il trouvait étonnant que sur « cette réalité en développement en France », l´homoparentalité, « n´importe qui dise n´importe quoi, mélangeant orientation sexuelle du parent, différence des sexes et capacité d´être de bons parents » que ce jeune psychiatre pour enfants a planché durant deux années sur une « étude descriptive exploratoire sans hypothèse a priori ». « Nous avons abordé ce sujet encore tabou en France comme des explorateurs, en dehors de tout a priori scientifique, social ou culturel, avec la plus grande rigueur méthodologique possible », précise le professeur Manuel Bouvard, professeur de psychiatrie au CHU de Bordeaux, directeur de cette thèse qui fera bientôt l´objet d´une publication scientifique.

Aux Etats-Unis, depuis la fin des années 70, en Grande-Bretagne, en Belgique, aux Pays-Bas (dans ces deux derniers pays, les lesbiennes ont accès à l´insémination artificielle), des dizaines d´études ont été menées, que recense le docteur Nadaud. « Aucune ne montre de différence significative entre les enfants issus d´un milieu homoparental et les enfants issus d´un milieu plus »classique« », résume-t-il. Sa propre étude porte sur cinquante-huit enfants de quatre à seize ans. Ces trente-cinq filles et vingt-trois garçons sont nés dans un contexte hétérosexuel pour 59 % d´entre eux, ont été conçus le plus souvent (64 %) dans le cadre d´un rapport sexuel, mais aussi à la suite d´une insémination artificielle (22 % des cas), ou après recours à une mère porteuse (2 %). Enfin, ils ont été adoptés pour 12 % d´entre eux. Leur parent légal (une femme dans 80 % des cas) vit le plus souvent en couple avec un partenaire, depuis sept ans en moyenne.

Trois Questionnaires

Ce sont les parents qui ont rempli anonymement une série de trois questionnaires concernant leurs enfants. Pour être inclus dans l´étude, le père ou la mère homosexuel devait se définir lui-même comme homosexuel, avoir la garde légale de l´enfant et vivre la plupart du temps avec lui. Impossible, pour des raisons éthiques, d´interroger directement les enfants, souligne le docteur Nadaud : « La population étudiée est a priori non soignée et nous ne souhaitions pas que ces enfants rencontrent des professionnels de la santé mentale dans le cadre de cette enquête. » Les parents qui ont répondu n´ont-ils pas été tentés de « tricher », de minorer les difficultés ? « Ils auraient plutôt tendance à les majorer, explique Stéphane Nadaud. C´est la théorie de l´homophobie internalisée : ces parents sont plus anxieux pour leurs enfants que la moyenne. »

L´interprétation de l´étude doit néanmoins demeurer prudente, car un certain nombre de biais n´ont pu être évités : l´échantillon d´enfants est limité, et les parents, recrutés parmi les membres de l´Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL), sont de bon niveau économique et culturel (85 % ont fait des études supérieures, 45 % sont des travailleurs sociaux, des enseignants ou des professionnels de santé, 15 % des cadres), assumant plutôt bien leur situation de parents homosexuels. Manque le vécu subjectif des enfants, puisque ce sont les parents qui ont répondu. « Nous n´avons pas non plus établi de groupe contrôle, c´est-à-dire de population de référence à laquelle comparer les enfants étudiés, poursuit le professeur Bouvard. Car choisir comme référence des enfants de parents incarcérés, ou divorcés, c´était déjà considérer l´homoparentalité comme une adversité sociale. »

Ces réserves émises, les résultats concordent avec les travaux étrangers antérieurs. Les réponses au questionnaire CBCL (Child Behavior Checklist), outil standard d´évaluation psycho-comportementale de l´enfant, placent clairement la population d´enfants étudiée en dehors de la zone pathologique. « Les profils psychologiques et comportementaux de cette population sont comparables à ceux de la population générale. »

Conclusions rassurantes

Les enfants nés après insémination récoltent un score meilleur encore que ceux conçus de façon naturelle. Les moins bons résultats (bien que toujours non pathologiques) sont obtenus par les enfants dont les parents étaient hétérosexuels au moment de leur naissance, et qui ont donc d´abord été élevés dans une famille « classique » avant de connaître une famille homoparentale. « Plutôt que l´homoparentalité en elle-même, il semble que ce soient ses répercussions sociales, et une éventuelle rupture familiale, qui posent problème », analyse le docteur Nadaud.

L´échelle EAS (Emotionality, Activity, Sociability), questionnaire de tempérament, permet de distinguer quelques spécificités chez ces enfants, qui, semble-t-il, expriment un peu plus leurs émotions ; ils sont légèrement plus actifs, plus timides et moins sociables que la moyenne. « Les interactions sociales peuvent être un peu plus difficiles pour eux, ce qui peut aisément être expliqué par la stigmatisation sociale du contexte familial », note l´auteur de la thèse. Quant au test de coping, mesurant la capacité d´adaptation aux différentes situations, il montre que ces enfants sont plutôt plus flexibles que la population générale.

« Le fait de vivre dans un milieu différent oblige les enfants à s´adapter, rappelle le docteur Nadaud. C´est le cas des enfants de familles homoparentales, comme des enfants de divorcés ou de familles monoparentales. » Aucune différence significative, enfin, n´a été décelée entre les enfants ayant une référence à un couple parental où les deux sexes sont représentés (parce qu´ils sont nés dans un contexte hétérosexuel, parce qu´ils sont élevés en « coparentalité » par une lesbienne et un homosexuel) et les enfants élevés par deux femmes ou deux hommes, et n´ayant donc pas cette référence à une altérité sexuelle. Ce qui semble indiquer que les enfants sont capables de trouver des référents de sexe opposé dans leur environnement large.

Les conclusions fort rassurantes de cette thèse satisfont évidemment l´APGL, qui « apprécie qu´un corpus scientifique commence à se constituer en France, venant confirmer les études déjà recensées ». L´APGL ne manquera pas d´opposer ces 253 pages à tous ceux qui crient au danger que courraient les enfants si l´adoption était ouverte aux couples homosexuels.

Pascale Krémer
Le Monde

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