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L’homme - pétasse

D’après un article d’Odile Cuaz « Les magazines inventent l’Homme-Pétasse »,

On s’en doutait déjà, les hommes d’aujourd’hui sont des femmes comme les autres. Et ils ont désormais droit à leurs magazines à eux, qui s’adressent à eux, leur parlent d’eux. Leurs petits journaux de garçons qu’ils liront dans leur bain ou sous la couette. C’est une révolution copernicienne dans l’univers des mecs, jusque-là contraints de lire en cachette les magazines Elle, Marie-Claire et autres Cosmo de leurs copines. Ou de se rincer l’œil d’une main, avec Penthouse ou New Look. Le mâle hexagonal ose se révéler dans toute l’ampleur de sa masculinitude en crise : un petit garçon narcissique, entre beauf attitude et angoisses sur son identité sexuelle. « Un petit enfant qui lutte d’abord de façon drôle et pathétique, affectueuse et brutale, pour aimer un peu moins sa mère et un peu plus les autres femmes ». Un pauvre hère assoiffé de conseils pratiques - « 20 secrets pour la faire décoller », « 51 plans drague »..., dans une quête obsessionnelle d’une vérité enfin révélée sur les mystères du sexe, des femmes et de l’amour. Et de son zizi. Parce que le petit garçon-homme décrit est toujours, d’abord, encore, préoccupé par son sexe.

Trois nouveaux mags en quelques mois, sans compter le Il annoncé par hachette. Et chacun de chercher son créneau, son lectorat, son segment publicitaire. Sur le marché du « nouveau mâle qui revendique sa masculinité tout en assumant sa part féminine », la bataille est dure. Tout le monde n’y survivra pas. Le lecteur type de FHM ? « Il est célibataire ou concubin, sans enfants. Il a quitté le giron familial et commence à avoir des revenus sans avoir de frais fixes. Ni branché, ni pas branché, ni homo, ni hétéro, il a une relation naturelle avec les femmes. La guerre des sexes n’est pas pour lui un objet de débat ». Leur lecteur type, qui ne lit pas de presse généraliste, raffole de blagues idiotes et de second degré très vaguement misogyne.

S’il y a lutte au couteau, c’est entre M Magazine et Men’s Health. La diffusion du premier aurait baissé depuis l’arrivée de la version française du second, et déjà présent dans quinze pays. Deux magazines très proches, trop proches, dans leurs ambitions, qui s’adressent à la même clientèle.

Jusque-là, M Magazine se présentait ouvertement hétéro, affichant en couverture un joli couple homme-femme, tandis que sur la couverture de Men’s Health il y a toujours un homme, seul, beau comme un camion.

Le style Chippendale, qui fait craquer les filles seules et les gays sans complexes. « On est un magazine masculin qui s’adresse à tous les hommes. Or les homos sont un public très captif sur ce type de presse ».

Mais le problème de Men’s Health, c’est qu’il reste arrimé à ses origines anglo-saxonnes. Le sport, la forme, la santé, on bouffe diététiquement correct et on baise propre. Une sorte de journal virtuel pour macho espéranto, qui n’ arrête pas de parler aux hommes de leurs corps et de leur sexe, sans que jamais l’ombre d’un désir mys-térieux et indicible traverse les pages. Rapide parcours dans ce désert de la pensée : « Mon estomac se met toujours à gargouiller aux pires moments de la journée : au lit, pendant une réunion, au cinéma... Yat Il une solution ? ». Dans les pages Bulletin de santé : « Près de la moitié des hommes souffrant de stérilité ont des varicocèles, des veines enflées dans le scrotum.

À terme, elles réduisent la production de sperme . Dorénavant, une nouvelle technique vise à réduire ce mal ». Ouf ! Sans oublier le « Manuel d’instructions à l’usage de l’homme pressé », qui propose, dans la même page, un recensement des calories contenues dans les glaces (Esquimau au chocolat : 112 calories ; Banana Split : 412 calories) et un défi : « Saurez-vous la faire grimper aux rideaux ? Votre mission, si vous l’acceptez : dénicher neuf de ses zones érogènes les plus volcaniques ».

Enfin, au milieu d’une batterie de tests, de pourcentages, de conseils diététiques et autres « réussissez votre shampooing », LE papier d’humour.

L’article qui se veut la réplique à des décennies de persiflages dans la presse féminine (« Comment savoir s’il vous trompe ? » ou « Il n’a pas réglé son Œdipe, que faire ? »). L’article d’humour s’intitule donc « Questions de femmes ». Extrait : « Par pitié, ne lui dites rien si elle décide à la dernière minute que la deuxième paire, tout bien réfléchi, allait sensiblement mieux avec sa robe noire. Respirez un bon coup. On est avec vous ». C’est bien connu, les femmes sont des créatures frivoles et instables, que l’homme tolère dans son entourage. Il faut bien tirer un coup et se reproduire de temps en temps. Et c’est sûrement avec ce genre d’humour que l’on va s’acheminer vers une tendre complicité entre hommes et femmes... Passons sur le « Concerto pour abdos » (« Nous vous conseillons d’écarter les cuisses selon un angle de 45 degrés »).

Passons sur tous les « How to... » (ouvrir un pot de confiture) et le sujet « sexo » (« Optez pour des positions où son clitoris sera le mieux stimulé »). Oublions le « Comment empêcher votre serviette de plage de s’envoler » et l’inévitable « Votre sexe en pièces détachées » (« Quand le rapport sexuel n’est pas possible, songez à une révision manuelle »). Pour finir sur le poster d’exercices complets : « Un corps d’enfer en quinze jours ».

« Aujourd’hui, les hommes ont besoin d’informations techniques, pratiques. Ils ont le sentiment que la presse féminine les a un peu maltraités pendant une trentaine d’années et ils réclament à leur tour une presse spécifique, dans l’esprit du dîner entre copains ». Et de conclure : « On n’est pas contre les femmes, on a envie de s’occuper des hommes ».

Des hommes inquiets de leurs bourrelets de la longueur de leurs érections, du profilage de leurs baskets, que seuls peuvent rassurer des chiffres, des « 100 trucs pour... », « Dix façons de... » et une batterie de référence. Les garçons, dans le prochain numéro, on vous apprendra comment repasser. Ou comment 1999 aura inauguré le concept de « l’homme-pétasse » ?



Plus chic français, M Magazine a souffert de la concurrence de Men’s Health. D’ailleurs, au mois de septembre il copie son rival en présentant à son tour un top joli garçon célibataire en couverture. Le rédacteur en chef, souhaite s’adresser à « des hommes qui ne sont pas des monomaniaques du muscle et de la quéquette. Le temps des jugements et de la guerre des sexes est révolu ».

Il écrit pourtant dans son édito de septembre : « Vouloir être beau, séduisant et musclé ferait-il de nous des mutants ? » Là encore, l’éternel masculin et son fantasme de la performance contredit le ton nouveau dont se réclamait le magazine. « Arrêtez de fumer... sans grossir », « 20 secrets pour la faire décoller ». Sans compter les pompes expliquées aux ramollos de l’avant-bras, ou les astuces pour faire le « papa malin » lors d’un voyage en voiture. Et des infos médicales : « Quoi de neuf, docteur ? ». Et des conseils pour son barbecue. Et des tuyaux pour réussir son orgasme : « Convertissez- vous au missionnaire à l’envers ». Et les derniers déodorants. Et les plus belles montres. Et les six solutions pour ne pas bronzer idiot (c’est fou, cette passion des chiffres !)

Avec M Magazine, on quitte l’univers pétasse-mâle pour celui, ô combien plus complexe, du néo-hétéro- beauf-moins-con-qu’il-n’en-a-l’air.

« On n’est pas dans les grandes questions philosophiques, reconnaît volontiers le rédacteur en chef. On privilégie plutôt ce qui débouche directement sur l’action. On préfère le comportementalisme à la psychologie, en donnant aux hommes des clés pour réagir ». Entendez que les types, même nouveau genre, n’ont aucune envie de se prendre la tête avec de grandes introspections parrainées par Freud ou Jung. À la différence de la presse féminine qui joue le divan collectif, analyse à la loupe les arcanes de l’intimité et de la vie à deux, la presse masculine s’inscrit dans l’action, la chasse (aux femmes), la pêche (l’avoir tout le temps) et les traditions (un type, c’est fait pour chasser et pêcher). Dans cet univers de muscles incertains, toute interrogation appelle une réponse concrète.

« La psycho, ça reste quelque chose de lourd pour les mecs. Ils n’ont pas envie d’entendre ça. Même s’il est évident qu’une des questions fondamentales pour les hommes reste leurs relations avec les femmes. Beaucoup de lecteurs sont des célibataires qui veulent mieux comprendre les nanas ». Touchante bonne volonté, à laquelle répondent maladroitement nos nou- veaux journaux de garçons. Manifestement, il est plus facile d’expliquer comment se faire de beaux abdos que d’apprendre à ces malheureux lecteurs désemparés comment attendrir une femme. Comment vivre avec elle. À les lire, la vie serait une longue quête de la performance indivi-duelle. Dans M Magazine et Men’s Health, rien sur la politique, la société, l’exis-tence en général et l’actualité en particulier. Pas grand-chose de culturel non plus. L’Homme Nouveau a le regard rivé sur son tour de hanches. Il ne lit pas, ne va pas au cinéma. N’a rien à faire de la peinture, de la vie des entreprises ou d’une prochaine guerre mondiale. Bizarre, quand on constate qu’aujourd’hui tous les journaux féminins proposent des reportages, des enquêtes, des pages culture. Aucun « canard de bonnes femmes » ne se contente de vendre du « spécial maigrir » sans l’agrémenter d’un chouia d’actualité. Dans la nouvelle presse masculine, il n’y a pas d’horoscope. Il n’y a pas d’astres. On dirait même que la planète n’existe pas...

« C’est une presse qui prend les hommes pour des cons », ricane le directeur de la direction de Il, que le groupe Hachette sortira début 2000. « On leur vend du biceps et de la bite, poursuit ce quadra, transfuge du Nouvel Observateur et de Elle, sans s’apercevoir qu’ils ont beaucoup changé. Aujourd’hui, l’homme hétéro n’est plus le genre universel, c’est une tribu parmi d’autres ». Son ambition ? « S’adresser aux néomachos et à tous ceux qui veulent assumer la crise masculine d’une manière efficace et positive ».

En attendant, les vieux de la vieille, les machos pur jus qui n’avaient pas besoin d’être « néo », n’en finissent pas de regretter le Lui de la grande époque, quand on leur proposait des pépées à poil et bien roulées, avec des sujets news et des interviews décalés de personnalités. Mais ça, coco, c’était de la presse d’avant la guerre des sexes. De la presse pour de vrais mecs, qui n’avaient pas réalisé qu’ils étaient en crise... Aujourd’hui, les quadras se cherchent, les trentenaires s’y retrouvent mal et les plus jeunes essaient de copier les vieux pour ne pas faire comme leurs aînés.

Prenez les moins de 30 ans, cœur de cible de FHM. « De l’amour, de l’humour, de l’info ». Dans l’éditorial du numéro 1, le rédacteur en chef se sent obligé de préciser : « Nous pensons que les hommes ne sont rien sans les femmes. Et aussi (surtout) que les femmes ne valent rien sans nous ». La génération du jeune beauf branché est née. Un peu trash, un peu lâche, un peu las. En Grande-Bretagne, FHM est un phénomène. Il vend 750 000 exemplaires chaque mois. La formule a été adaptée au public français, parce que, « en France, un mec se sent plus mec devant une nana que devant d’autres mecs ». Ah ! l’éternel petit coq français, roi de l’amour latin et de la gauloiserie, séducteur-né, passionné par l’autre sexe et les relations galantes ! Rien à voir avec ces hooligans roses gorgés de bière !

En langage JBB (Jeune Beauf Branché), cela donne la Déclaration des (vrais) droits de l’homme, rédigée sous la houlette de Bruno Gosset. Extraits choisis : « Aucun individu mâle ne saurait être tenu de se comporter en permanence comme un homme ». Plus loin : « Aucune femme ne pourra asservir un homme, le séquestrer, ni le retenir contre son gré dans un état qu’il ne souhaite pas prolonger (menotté, nu, dans le jardin) ». Ou encore : « Tout homme, même jeune et vigoureux, est en droit d’éjaculer de façon précoce de temps à autre ». À la différence de ses aînés, obsédés par l’ampleur de leur ceinture abdominale et de drôle, leurs sans orgasmes, illusions le JBB sur les est chieuses et autres filles. Bien est, décidé même à être blanc, aimé maigrichon comme il et éjaculateur précoce.

« On fait du militantisme doux, explique Bruno Gosset. Les filles sont très armées, elles lisent Biba, 20 ans. Ce n’est pas inutile de donner des munitions aux hommes ». Tiens ! On croyait que la guerre des sexes était finie... FHM vous apprend « à vivre avec le cycle monstrueux de votre fiancée », à « devenir homo » ou tente de répondre à une question dramatique : « Comment la convaincre de me faire une pipe ? » (courrier des lecteurs). On y trouve du cinéma, des livres, des rubriques, des vrais articles et « l’horoscope ». Bref, un canard plutôt bien foutu pour des mecs qui ne le sont pas toujours.

Les hommes se tâtent, leur presse tâtonne. Ce qui serait drôlement bien, c’est un journal de mecs que les femmes, aussi, auraient envie de lire. Pour en apprendre plus sur eux, sur elles. Ce qui serait drôlement bien, c’est un journal de mecs qui parle aussi d’amour. Et pas seulement avec humour. Parce qu’il n’y a pas que le muscle bête, l’évasion en 4 x 4 et le cynisme mou, dans la vie...

source: Cibac mag

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